Adieu, Leslie Howard (1944)

Adieu, Leslie Howard

Lorsque Pimpernel Smith quitte l’Allemagne, il dit: Je reviendrai… Nous reviendrons tous.
Comment n’être point ému en entendant ces paroles? Le grand artiste qui les prononça est mort l’an dernier dans un accident d’aviation et son ultime promesse de retour n’est qu’un testament.
Il est vrai que dans nos songeries, Leslie Howard survivra.
Au début de 1940, il déclarait à une collaboratrice de Pour Vous que ses deux films préférés étaient La Forêt pétrifiée et Pygmalion.
Comme ce choix révèle l’homme, à la fois trop sensible et un peu fou!
Alan Squier, le héros de la pièce de Robert Sherwood, n’est-ce point une manière d’Hamlet moderne dans l’Arizona? Promis à une tragique fantaisie à la limite du néant, cet intellectuel étrange meurt pour doter une jeune fille qu’il n’aime pas.
Quant à M. Higgins, de la célèbre comédie de Bernard Shaw, vous vous rappelez tous l’originalité de sa psychologie et de son existence: fanatique de la correction de la prononciation, il entend amener une faubourienne à une dignité de duchesse, rien qu’en améliorant son langage. Et sans le vouloir, il se précipite lui-même dans l’amour.
Ces deux rôles ont du style et de la fantaisie. Ils sont l’honneur d’un interprète.
Nous n’en croyons pas moins que Leslie Howard demeurera surtout, par sa création du Philip Carey de L’Emprise, d’après le roman de Somerset Maugham. De Paris à Londres, d’une infirmité de naissance à un échec social et voilà le jeune Carey, pied bot, peintre raté et médecin velléitaire qui s’éprend d’une fille belle bête et cruelle. De cet amour honteux et irrésistible, il ne sera délivré que par la mort de Bette Davis qui faisait à cette occasion, une entrée au pays des vedettes.
Cette création est inoubliable.
Leslie Howard était aussi un auteur dramatique qui se jouait pendant la mauvaise saison estivale. Par exemple, en 1934, une farce, Elizabeth Sleeps Out. (Elisabeth découche).
Le cinéma aurait-il révélé l’écrivain à sa propre personnalité?
Trouver sa vérité en jouant: en unissant l’élégance, l’humour et la sensibilité, cet Anglais aux yeux clairs a donné à l’écran un personnage dont le mystère est capricieux et sociable.
Tel il révélait un peu de la poésie des hommes de sa terre natale.

Pierre Bourgeois
(Le Face à Main, 4 novembre 1944)