Le mystère du vol 777 – 1 (1957)

Le mystère du vol 777

Par Ian Colvin

Un énigme de la dernière guerre passionne l’Angleterre d’aujourd’hui: Pourquoi l’avion de Leslie Howard a-t-il été abattu par la Luftwaffe?

Leslie Howard, Roméo du cinéma anglais et agent secret, a-t-il été sacrifié par l’Intelligence Service?

Leslie Howard

Il était plus qu’un merveilleux comédien, il était Anglais. De l’Angleterre il avait les vertus, les extravagances, l’humour et toute la noblesse.

 

1er juin 1943, à 12 h. 45. Dans son Junker 88, le lieutenant Bellstedt, de la 40e escadrille de la Luftwaffe, aperçoit le Dakota de la ligne Lisbonne-Londres qui vole à une altitude de 3250 mètres.
On est en pleine guerre, mais depuis des années, les vols entre Lisbonne et l’Angleterre se déroulent sans incidents. Les Allemands n’ont jamais osé s’attaquer à ce trafic aérien de caractère purement civil.
A 12 h. 54, le Dakota est en flammes et plonge vers les eaux du golfe de Biscaye.
L’événement fut immédiatement connu en Angleterre et dans le monde, provoquant un sursaut d’indignation et de colère. Comme les autorités officielles, liées par le secret militaire, ne pouvaient fournir d’explications publiques, les rumeurs se mirent à circuler. Les questions posées par des parlementaires à la Chambre des Communes ne suffirent pas à y apporter la lumière. Au fait, pourquoi tant d’indignation à propos d’une tragédie qui, à la faveur de la guerre, se réduit aux proportions d’un banal incident?
L’émotion eût été infiniment moins grande si l’identité du treizième passager ayant pris place à bord du Dakota avait été différente. Mais le 1er juin 1943, les journaux britanniques annonçaient en grande manchettes: LESLIE HOWARD ABATTU!
Leslie Howard était l’idole du grand public. Il avait été l’acteur britannique qui avait été capable de conquérir l’Amérique. Il avait été la vedette d'”Autant en emporte le vent”; il avait été la vedette et le producteur d’une série de films exaltant l’héroïsme et la ténacité de la Grande-Bretagne, abandonnée de tous dans sa lutte contre Hitler. Est-ce la raison pour laquelle les Allemands le considéraient comme particulièrement dangereux et qu’ils avaient voulu s’en débarrasser? On prétendait qu’il haïssaient l’acteur britannique, qui dès 1939 s’était consacré entièrement à la lutte que menait son pays contre l’Allemagne en mettant son immense talent au service de la propagande alliée. Quoi qu’il en soit, la mort de Leslie Howard resta un de ces points d’interrogation posés par la seconde guerre mondiale.
Dix ans après la tragédie, je décidai de me mettre au travail pour tenter d’expliquer le mystère. Je poursuivis mon enquête de façon systématique. En Angleterre même, je ne trouvai aucun document relatif au Dakota Ibis, mais en Hollande, je découvris à ce sujet des archives du plus haut intérêt. De Hollande, je me rendis au Portugal. Je visitais également l’Espagne (où se joua le prologue de la tragédie) et l’Allemagne. Lorsque je rentrai enfin à Londres, je me mis en rapport avec les historiens du ministère britannique de l’Air pour confronter mes idées et les résultats de mes recherches avec leurs propres opinions.
A Madrid j’avais pu constater:
1) que certaines personnes avaient prévu la mort de Leslie Howard;
2) un rapport des services allemands d’espionnage signale qu’un des passagers qui allaient prendre place à bord de l’Ibis n’était autre que l’ancien chef du contre-espionnage britannique en Portugal;
Enfin des renseignements obtenus auprès d’anciens membres des services de l’espionnage anglais indiquent que le dernier vol de l’Ibis fut imbriqué dans un plan ayant pour but de détourner l’attention des Allemands et de permettre à Churchill de rentrer sans encombre à Londres, à son retour d’une visite qu’il venait d’effectuer à Alger. Finalement nous avons le témoignage de celui qui fut la vedette de la dernière guerre et qui dans la mort de Leslie Howard joua un rôle involontaire qu’il évoqua lui-même dans ses célèbres Mémoires. Cédons-lui la parole:
“Mon voyage en Afrique du Nord n’avait été un secret pour personne. Les Allemands se montraient particulièrement vigilants, et cette circonstance fut la cause d’une tragédie qui me bouleversa. L’avion commercial de la ligne régulière reliant le Portugal à l’Angleterre allait quitter l’aérodrome de Lisbonne, lorsqu’un homme d’aspect corpulent et fumant un cigare s’en approcha. Il semblait devoir être un des passagers de l’avion. C’est la raison pour laquelle les espions allemands annoncèrent que moi-même j’avais pris place à bord de l’appareil. Bien que les avions commerciaux de cette ligne fissent régulièrement le trafic entre Lisbonne et l’Angleterre et qu’aucun incident ne se fût jamais produit, les Allemands donnèrent immédiatement l’ordre à un de leurs avions militaires de s’attaquer à l’appareil sans défense, qui fut implacablement abattu.”

Un coup de téléphone

Leslie Howard attendait un coup de téléphone dans sa résidence hollywoodienne de Beverly Hills. Acteur britannique émigré à Hollywood, il touchait des cachets mirifiques. Il avait inauguré sa carrière professionnelle dans un domaine très différent de celui du cinéma: il avait été tout d’abord employé de banque avec les appointements de 440 francs par semaine.
La guerre de 1914-1918 devait avoir sur le caractère et la carrière de Leslie Howard une influence déterminante. Pendant son séjour au front, il eut tout le loisir de songer à son avenir. La guerre terminée, il entra dans une troupe théâtrale qui circulait à travers l’Angleterre. La compagnie était excellente, et Leslie fut à bonne école. Après avoir remporté des triomphes dans le répertoire classique aussi bien que moderne, il était normale qu’il fût sollicité par le cinéma.
Il tourna en Angleterre d’abord, en Amérique ensuite. “Outward Bound”, “The Scarlet Pimpernel”, “Berqueley [sic] Square”, “Hamlet”, “Pygmalion”, l’adaptation cinématographique de la célèbre pièce de George Bernard Shaw, “Autant en emporte le vent”, furent les grandes étapes de ses triomphes au cinéma. En août 1939, Leslie Howard a quarante-six ans. Hollywood l’a adopté, mais il a conservé une personnalité et une manière typiquement britanniques.
Leslie Howard attendait donc un coup de téléphone de son studio. Les dirigeants de celui-ci devaient lui demander quelle décision il avait finalement prise à la suite des événements qui se déroulaient en Europe. Ils s’y étaient précipités de telle manière que la guerre paraissait inévitable. Leslie Howard avait déjà réfléchi. Sa décision était irrévocable. Il rentrait en Angleterre. Il prendrait part avec tous les moyens qu’il possédait à la guerre des nerfs. Il tournerait des films patriotiques ou antiallemands. Il parlerait à la radio et s’adresserait notamment au peuple américain pour qu’il soutienne les efforts des démocraties occidentales. Dès son arrivée à Londres, il se rendit à Whitehall (1) et fit part de ses projets à de hauts fonctionnaires. Il désirait avant tout tourner des films de guerre.
Ses projets furent soutenus à fond. Il tourna plusieurs films de guerre, sans emphase, sans forfanterie, mais avec cette sobriété et cette simplicité britannique qui possèdent plus de puissance persuasive que les déclarations tonitruantes. C’est dans cet esprit qu’il réalisa “Pimpernel Smith”, “The 49th Parallel”, “The First of the Few”, qui tous obtinrent un énorme succès.
Le gouvernement britannique ne tarda pas à reconnaître la valeur des services remplis par Leslie Howard. En mars 1943, l’acteur-producteur recevait le message suivant: “Le British Council serait très reconnaissant à M. Leslie Howard si celui-ci acceptait de se rendre en Espagne et au Portugal pour y faire une tournée de conférences au cours de ce printemps.”
Il marqua son accord de principe, et cette institution s’occupa immédiatement des préparatifs de son voyage. Par contre, on lui dit qu’on ne pouvait s’occuper de son ami Alfred Chenhalls, qui était aussi son agent commercial. Il avait cette particularité de ressembler de manière frappante à Churchill. Il désirait accompagner Leslie Howard en Espagne et au Portugal, ayant l’intention d’engager des négociations avec les gouvernements portugais et espagnol relatives à la distribution des films de la société de production cinématographique, dont Leslie Howard était le directeur. Il n’était pas trop tôt pour songer à l’après-guerre, estimait Chenhalls. Pour l’aider à pénétrer en Espagne, on lui confia une mission de caractère officiel. On lui demanda de faire un rapport sur les progrès que pouvaient enregistrer l’exportation britannique en Espagne dans le domaine cinématographique.
Quelques jours plus tard, Leslie Howard et Alfred Chenhalls quittaient l’Angleterre. On s’arrêta pour la première fois à Lisbonne, puis on repartit pour Madrid. Leslie Howard donna ses premières conférences avec pour sujet: le drame dans le théâtre anglais.
Ils étaient descendus au “Ritz”, le meilleur hôtel de la capitale espagnole. Ce fut peut-être là un choix fatal. Les salons du “Ritz” connaissaient le pèlerinage quotidien de ses admiratrices espagnoles auxquelles il ne peut échapper. A force de ruses, Leslie Howard réussit à se dégager d’un groupe de jolies femmes. Quelques instants plus tard, on le retrouve dans la seule compagnie d’une femme qui, elle, semble avoir réussi à attirer son attention et sa sympathie. C’est une femme remarquable qui joua dans la tragédie de sa mort un rôle peut-être déterminant et demeuré assez mystérieux.
Cette femme est la comtesse Miranda. Elle possède le remarquable te précieux talent de se documenter parfaitement sur les personnes qui l’intéressent. Elle raconte à Howard qu’elle était figurante dans le film “The Petrified Forest”, dont il était la vedette. C’est probablement faux. Mais le fait est qu’elle était à Hollywood au début des années 30.
Pendant des années elle vécut dans l’obscurité et la misère. Puis elle fit la connaissance d’un comte allemand qui dépensait sa fortune en faisant le tour du monde. Elle devint rapidement comtesse Miranda et reçut un passeport allemand. Depuis lors elle voyage. Elle parle aussi bien l’espagnol que l’anglais et le français. Cela achève de nous la rendre tout à fait suspecte.
Les soupçons qui pesait sur la comtesse Miranda n’étaient pas injustifiées. Cette femme travaillait pour les services de renseignements allemand. Elle fut envoyée à Madrid t y recevait des instructions par l’intermédiaire de l’ambassade d’Allemagne. Or il s’est avéré que les services de l’ambassade d’Allemagne à Madrid ne purent jamais admettre que Leslie Howard était venu spécialement dans ce pays hostile à l’Angleterre avec comme seul but de donner des conférences sur l’art dramatique anglais.
De quoi discutèrent Leslie Howard et la comtesse? Il n’est pas exclu qu’il était question, entre autres, de politique. Il est très probable que la comtesse Miranda sonda Leslie Howard sur les intentions du gouvernement britannique relativement au règlement de la paix. L’espionne fit miroiter les avantages d’une Allemagne hitlérienne constituant (avec l’aide des Anglais et des Etats-Unis) un rempart contre le bolchevisme menaçant.
Dès l’arrivée de l’acteur en Espagne, les représentants du British Council lui présentèrent leurs suggestions concernant son programme d’activités. Ce programme comprenait une conférence sur le sujet suivant: “Comment un acteur anglais envisage le personnage d’Hamlet”. En outre, on priait Leslie Howard de développer un sujet qu’il avait déjà traité au cours d’une conférence antérieure: “Comment on produit un film”. Le programme de la visite comprenait encore une réception à l’ambassade de Grande-Bretagne, une conférence à l’intention des élèves d’une école anglaise, un entretien avec des représentants de l’industrie cinématographique espagnole et une soirée de danses, des “flamencos”, à l’Institut Britannique.

L’élite madrilène

En Espagne, une soirée de “flamenco” est extrêmement prisée et se déroule selon une espèce de rite qui veut que les hommes y assistant portent un œillet à leur boutonnière et que les femmes se couvrent la tête d’une mantille et accrochent une fleur dans leur chevelure.
Pour sa soirée, l’Institut Britannique avait invité l’élite madrilène, exception faite des personnalités dont la sympathie pour la cause nazie était trop avérée.
Onze ans plus tard, Walter Starkie, le directeur de l’Institut Britannique, devait me raconter cette soirée. Le dîner fut plutôt triste, mais c’est après seulement qui devait se produire un incident inattendu.

La visiteuse du soir

Les agents britanniques aperçurent la belle Allemande dès qu’elle fit son entrée à l’Institut. Elle s’était conformée à la tradition, portait une mantille et avait accroché une fleur dans ses cheveux. Très calmement et très dignement, elle se fraya un passage à travers la foule des invités, se rapprochant constamment de Leslie Howard. Sa présence pouvait paraître étrange, sinon suspecte à plus d’un à cause de sa nationalité allemande.
Le lendemain les journaux de la capitale espagnole publièrent les photos prises la veille au soir à l’Institut Britannique. Les Allemands ne furent sans doute pas peu surpris de reconnaître dans la foule des invités espagnols leur propre agent, la comtesse Miranda, dans les environs immédiats de Leslie Howard.
Cela les Allemands ne pouvaient l’admettre de la part de leur belle espionne. Certes, il lui incombait de se trouver le plus souvent possible au “Ritz” pour surveiller les allées et venues du propagandiste britannique. Mais tout autre chose était de se rendre à l’Institut Britannique et d’attirer ainsi sur elle l’attention de dizaines de personnes, parmi les plus influentes et les plus illustres de la société madrilène.
Le même jour, la comtesse Miranda fut convoquée à l’ambassade d’Allemagne et obéit à la convocation. Les renseignements que j’ai pu obtenir relativement aux suites qu’eut pour la comtesse la soirée à l’Institut Britannique, je les dois à des révélations qui me furent faites par l’Intelligence Service. Un diplomate allemand reprocha à la comtesse son attitude en termes particulièrement sévères. Finalement, elle dut remettre son passeport aux autorités allemandes. Ce qui la réduisit au simple rôle d’otage.
Le 21 mai, Leslie Howard quittait Madrid en train à destination de Lisbonne.

I.C.

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(1) Quartier des Ministères à Londres)

(Moustique, n° 1618, 27 janvier 1957)