Leslie Howard Le dernier des grands romantiques (1974)

Les Immortels du cinéma

Leslie Howard

Le dernier des grands romantiques

par J.V. Cottom

LEslie Howard

Un seul film lui assure l’immortalité. Ce n’est pas celui qu’il préfera, au contraire, simplement un film qui fait date: “Autant en emporte le vent”. Des générations de spectateurs qui n’avaient jamais entendu parler de Leslie Howard se demandent qui il était. De temps à autre, la TV reprend un de ses films. Il y a eu “L’Emprise”, “Roméo et Juliette”, “La Forêt Pétrifiée”, “Intermezzo”. Le téléspectateur s’imagine aussitôt que Leslie fut un comédien à visage unique. Il n’en était rien: il a brillé dans la comédie comme dans le drame, même dans la satire et son sens de l’humour équivalait la flamme qu’il mettait dans ses grands personnages romantiques. Il fut même violemment critiqué à Hollywood pour avoir accepté de tourner “Stand-in”, qui reflétait de façon impitoyable les mœurs cinématographiques en honneur là-bas. On appela cela “mordre une main nourricière”, ce à quoi l’intéressé repliqua: “J’aime beaucoup trop le cinéma, le grand amour de ma vie, pour faire chose pareille. J’estime tout simplement que la plupart des producteurs considèrent l’industrie comme un racket permettant tous les coups fourrés, prêts à toutes compromissions…”
Un idéaliste, voilà ce qu’il fut. Il le resta jusqu’à la fin de sa vie, jusqu’à cette mort dramatique qui lui donna rendez-vous au dessus de l’Atlantique, quand l’avion qui le ramenait de Lisbonne à Londres fut abattu par la Luftwaffe “par erreur”, car les Allemands s’imaginaient que Winston Churchill se trouvait à bord. Cela se passa le 1 juin 1943. Et la dernière photo que l’on a rappelant un acteur génial, c’est un instantané, en possession de sa veuve et lui communiqué par le Ministère de l’Air Britannique: découvert dans les archive de la Luftwaffe, il montre un avion plongeant en flammes dans la mer…
Le père de Leslie, dont le vrai nom est Stainer, destinait son fils à la carrière bancaire. L’adolescent fit un stage mais à 17 ans, s’engagea pour aller combattre en Europe. Il serait plus tard blessé à Béthune. Guéri et démobilisé, il ne fut plus du tout question pour lui d’aller travailler dans la City de Londres. Il avait participé à des spectacles montés pour des combattants, sa vocation était née: à la grande horreur de ses parents, il annonça qu’il serait comédien. Le premier agent théâtral qu’il contacta lui rit au nez: “Comment, vous aussi voulez gagner votre vie en montant sur une scène? Qu’est-ce qui a donc mordu tous nos vaillants tommies: une fois hors de leur uniforme, ils veulent tous faire du théâtre! Comme si ce métier faisait vivre son homme…” Leslie tint bon. Il décrocha un petit rôle dans “Peg de mon cœur”, parcourut la province, vivant d’un salaire anémique.
“Freaks” le révéla au public londonien, puis vinrent “Our Mr. Hepplewhite” et “Mr. Pim Passes By”. Il eut de sensationnelles critiques. Peu de temps après, il fut appelé à Broadway, se partageant dorénavant entre Londres et New York. Une remarquable carrière avait commencé.
Pendant sa convalescence dans un hôpital anglais, il avait fait la connaissance de Ruth Martin. Trois semaines de cour assidue, puis une brève cérémonie de mariage avant de regagner son lit d’hôpital. Ruth fut le grand, le seul amour de sa vie. Elle lui donna deux enfants, un fils, Ronald, qui a fait une plus modeste carrière au cinéma et à la TV, et Leslie Ruth, qui, il y a quelques années, publia une fascinante biographie de l’auteur de ses jours: “Un père vraiment remarquable”.
Le cinéma? Leslie, qui avait créé “Outward Bound” à Broadway, y avait été acclamé au point que le bruit des applaudissements atteignit Hollywood.
Le désormais célèbre Leslie Howard fut enchaîné par un contrat à long terme chez M.G.M. Au début, tourner des films ne l’enchanta pas tellement, mais peu à peu, il y prit goût. Cela devint même une passion mais pas tyrannique au point de l’inciter à sacrifier le théâtre. Homme d’un seul amour dans sa vie privée, il se partagea entre plusieurs passions dans son existence: hormis son art, il avait aussi un authentique don d’écrivain, publia articles, une pièce, des nouvelles, et un subtil trait de crayon. Alors qu’il ne se produisait à Broadway, il fréquenta en même temps l’Académie des Beaux-Arts. A ce propos, une anecdote: un jour, il fallut dessiner d’après modèle. Une jeune femme apparut, entièrement nue. Leslie rougit jusque derrière ses oreilles, embarrassé au point de remettre comme devoir une feuille blanche…
Il fut un être exquis dans la vie, laissant un souvenir impérissable à ceux qui eurent le privilège de le connaître. Son instinct d’acteur le trompa rarement. Sa plus cruelle déception dans ce domaine fut peut-être l’échec de son “Hamlet” à Broadway: un personnage qui l’avait toujours fasciné. Pour lui, une pièce, un film, c’était un acte de foi. Et il est bizarre de constater que le rôle qu’il aimait le moins, celui d’Ashley Wilkes, qu’il ne joua que pour faire plaisir à David O. Selznick, est aussi celui que connaissent le mieux les générations présentes. Touche-à-tout, il avait, commençant par “Pygmalion”, à faire de la mise en scène cinématographique, signant l’excellent et spirituel “Pimpernel Smith”.
Quelle carrière la maturité aurait pu lui apporter! Par idéalisme encore, à la perspective d’autres succès artistiques, il préféra collaborer à la propagande pour la cause britannique pendant la guerre. On connaît la suite…

(Ciné Revue, 31 janvier 1974)